Étudiants - Archives des années précédentes - 2010/11 - 1° année (2010/11) - DOCUMENTATION ARTISTIQUE - ORSINI Lionel -

Les compagnies de théâtre de rue et l’utilisation des dispositifs mécaniques et technologiques

Le théâtre de rue dans sa forme authentique est un art contextuel.
A mi-chemin entre performances collectives et objet d’art à part entière, il donne lieu à des scènes contemplatives et interactives d’une grande singularité. Prennant comme éléments constitutifs le lieu de sa manifestation (de son exécution), son propos peut aller du politique à l’onirique, du social au géographique etc.. L’œuvre n’a ici de sens qu’au moment et à l’endroit où elle s’installe et tente d’opérer. Elle est faite de la proposition artistique forte de son contexte. En ce sens l’art contextuel peut créer, dans son application, une sorte de distortion temporaire de la réalité, et propose une expérience forte défendant largement l’action du public et de l’artiste contre la passivité du spectateur ou de formes d’art académiques. Souvent prétexte à la confusion entre objet d’art et objet de divertissement, cette notion d’interactivité entre un objet et son public est au coeur de débats aussi divers que des débats sociétaux, artistiques, philosophiques ou autres. Ce parrallèle entre la forme contextuelle artistique et ces phénomènes (très récents - cf «  idéologie 2.0  ») qui mettent en lumière l’action d’un individu sur son environnement m’apparait claire et valide. Le parralèle avec les orientations artistiques d’artistes tels que Christo, Antonio Gallego, par exemple est aussi évident, par leur rapport à l’éphémère et au contexte comme moteur-constitutif, comme objet.

Plongés dans ces manifestations de créations collectives, les mouvements de foules deviennent alors une expression en tant que telle. Les compagnies d’arts de rue, et plus précisément celles de théâtre de rue jouent pour et avec le public. Ils y a une distinction à faire entre le théâtre de rue (art contextuel tel que nous venons de le définir) et le théâtre dans la rue. Ce dernier est un dérivé du théâtre «  traditionnel  » qui aurrait investi un lieu de passage pour toucher un public. Pour certains, cette forme de théâtre est un sous-produit du théâtre de rue (puisqu’il n’inclut le public que dans son statut habituellement passif), et par la même un sous produit du théatre traditionnel (pour sa désacralisation du lieu d’expression). Pour d’autres, nul besoin de classifications superflux, toutes ces expressions artistiques en publiques ne sont que le reflet d’un foisonnement du désir humain de la représentation et du rassemblement. Du mimetisme. De l’empathie. Qu’il n’y a pas de sous-objet, qu’il n’y a qu’un seul et même objet.

Crée en 1982, la compagnie OFF " joue à créer l’évènement dans le lieu et pose les cadres hors-cadres de ses visions hors du temps. Les représentations spectaculaires et vivantes se déroulent dans des univers mouvants et batis. Le lieu devient l’espace d’énergie au service d’une démesure contrôlée. La compagnie OFF joue à la déraison, à la transfiguration des thèmes universels : l’amour, la mort, les éléments, la différence, etc ..
Les paramêtres unificateurs étant la sudation, le fantasme et l’extravagance. " Sortes de parades aux aspects d’idôlatries de masses, les actions de ce collectif traitent ces universaux de manières oniriques et participatives. Créant des visions, des rencontres, des curiosités, des mouvements de foule propices à l’action commune, à la synergie.

L’introduction des dispositifs mécaniques et technologiques au sein de ces manifestations théâtrales urbaines se fait de multiples manières.
Par la photo et la vidéo comme support de mémoire substancielle pour commencer. Par la mécanique (souvent démesurée) pour provoquer l’émoi chez le public ensuite. Cet émoi sert de catalyseur d’attention de la foule. L’objet qui provoque cet émoi est bien souvent montré sous sa forme matérielle absolue et manipulée par l’homme (ou pas). Dans des compagnies telles que la Compagnie OFF, les Plasticiens Volants, ou Royale Deluxe par exemples, les installations mobiles titanesques sont le support de grandes parades à but onirique. Il devient donc logique de matérialiser sous une forme gargantuesque les piliers fondateurs de la démarche artistique voulue. Cette matérialisation spectaculaire fascine le regard et attire la curiosité à coup sur. L’aspect scopique s’infiltre dans la foule pour devenir collectif. Cette fascination collective en tant que telle est déjà un objet à part entière qui mérite sa propre étude. Un objet d’art puisqu’elle est une manifestation évidente de convergences de multiples manifestations d’esprits et de comportements. De l’utilisation de leur propres procédés technologiques, la compagnie des Plasticiens Volants, par exemple, témoigne :
" Nos expériences et nos recherches nous ont permis de donner corps et vie à des acteurs spécifiques : les gonflables, volants ou non. Ces marionnettes géantes survolent le public, le dominant de toute leur taille, manipulées à partir du sol par des personnages évoluant dans le public : les comédiens-manipulateurs. Elles négocient avec le vent, rusent avec les obstacles, se glissent dans les rues, s’extirpent d’un porche ou se faufilent dans une ruelle...
Le comédien-manipulateur fait corps avec le personnage volant au-dessus de lui, ou se prolonge par une forme gonflable fantastique, jouant toujours avec le public qui le touche. Il joue, danse, court, manipule, disparaît, pour raconter une histoire. "

Pour cette troupe, j’ai le sentiment que le but à atteindre est l’empathie totale du public. (http://vimeo.com/7633052). La cohésion. Les «  installations mobiles  » (que sont les gonflables) sont baladés au milieu de la foule, parfois lancées, parfois juste contemplées... les ambiances sont multiples et variées. D’une baleine à taille réèle qui flotte dans les airs au dessus d’une grand place commercante, au dragon furieux et colossal qui rôde en transe dans des ruelles surpeuplées. A ces instants précis, on assiste à une sorte de fascination collective, rapprochable de la notion de scopie. Antonio Quintet livre une analyse très poussée des notions de pulsions scopiques dans un texte intitulé «  le trou du regard  », où il fusionne réfléxions philosophiques, philologiques et psychanalytiques autour de cette question. Ce texte mis sous l’angle supposé d’une scopie collective prend un sens hors du commun...et me semble très pertinent pour l’analyse des utilisations de dispositifs mécaniques et technologiques massifs lors des représentations définies plus haut. Comme un mélange d’esthétique et de libidos collectives ....
Dans la même lignée et pourtant sur une dynamique interne tout autre à l’idolatrie potentielle diluée chez les Plasticiens Volants, la compagnie Royale Deluxe (née à Aix en Provence en 1979 et aujourd’hui basée à Nantes) intègre dans son processus créatif constitutif d’autres conceptions ontologiques. Celle ci se nourrit ouvertement d’une soif de reconquête de l’espace public. Cette compagnie est née en réaction à l’urbanisation massive et galopante post-68. Le socle des propositions de Royale Deluxe est donc politique, humaniste. Ils proposent des évasions oniriques (encore), pour que l’imaginaire cohabite avec l’urbain, pour que l’homme s’intègre dans son enironnement particulièrement remanié par la metropolisation proliférante. Leurs actions sont de tous ordres. De l’organisation de cortèges insolites de voitures décorées infiltrants les embouteillages locaux du petit matin, à la soirée fantastique qui ferra voyager une ville entière par la lecture d’une histoire en plein air un soir d’été. Le rêve est omniprésent dans les propos des compagnies de rue, peut être est-ce parce que leurs lieux d’interventions aspirent toujours à plus d’humanité ? L’homme face au monde qu’il façonne doit pouvoir garder sa place et son statut d’ «  être vivant  » comme composé de réèl et d’imaginaire. De logique et de sentiments. De matières brutes agencées (béton, metal, verre, etc ) et de songes...

Où certaines compagnies optent pour l’effet magistral et le divertissement de masse par l’expérience (cf groupeF), d’autres comme la compagnie générik vapeur, désacralisent à leur manière l’objet grandiose (phallique selon Antonio Quintet, puisque objet de désir) pour privilégier la déambulation du public et la représentation par le nombre, pas par le totem. Le côté festif, étrange et déjanté de la représentation devient alors le moteur principal de l’oeuvre.

L’espace est malaxé par la foule. Le cortège, dénué de grand repère, guidé par le mouvement qui le constitue, déplace à ce moment précis l’objet de son regard. Ainsi la notion de scopie collective prend un tournant qui la place en parralèle avec l’analyse du «  trou du regard  ».. Regarder l’Autre en étant regardé. Ainsi les dispositifs mécaniques et technologiques lors de représentations dans l’espace public peuvent donc servir autant à canaliser le public qu’à l’interroger, l’émouvoir ou le sensibiliser. Plus qu’un accessoire organisationnel, le dispositif est logiquement investi de reflexions formelles et ontologiques.
De la photographie, l’art cinétique, la seriegraphie (en tant qu’extension de l’imprimerie), du cinéma, ... pour ne citer qu’eux, on peut dire que le dispositif technologique a su se faire une place au sein de la création artistique post-romantique - moderne - post-moderne à travers une soif de progrès en perpétuel semi-assouvissement.
Pour exemple, dans «  Voyage dans la lune  » de Georges mélies en 1902, il semble que la technologie (cinématographique : nouvelle pour l’époque) ait servie de support à l’oeuvre au moins autant que le fantasme technologique y ait eut tenu lieu de propos.

En guise d’anecdote analytique, Arthur Pougin écrit à ce sujet : «  (...) Le public court toujours en foule à toutes les féeries qu’on lui sert, parce qu’il adore ce spectacle vraiment magique que les progrès de la mise en scène savent rendre chaque jour plus séduisant. La féerie ne peut se faire que là où les changements à vue, les trucs, les travestissements, les apothéoses, peuvent se produire avec facilité ». Le dispositif technologique, y compris dans les arts de rue, interroge aussi peut-être cette question tout simplement. Un public aime ce qui est nouveau soit ce qui est étrange et/ou trompeur pour ses sens. Cet étrange qui est générateur d’attraction rétiniène : de scopie.

Enfin, les dispositifs mécaniques et technologiques sont avant tout des produits de l’esprit humain ayant une existence concrète dans le réèl.
Il semble naturel d’un point de vue évolutionniste qu’ils puissent servir d’autant de manières possibles à l’expression d’autres constructions, d’autres manifestations de l’esprit.


ESAAix - École supérieure d’art d’Aix-en-Provence - http://www.ecole-art-aix.fr