Étudiants - Archives des années précédentes - 2006/07 - 1° année (2006/7) - MÉMOIRES (1° année 2006/07) - GARRONE Elodie - 00 - Préambule -

Préambule

Ce mémoire représente pour moi une trace écrite de mon parcours dans cette première année à l’école, un témoin qui retrace toutes les activités entreprises, mes goûts, mes découvertes, mes envies...

Il était important que ce mémoire soit assez précis pour pouvoir garder un souvenir réaliste et descriptif, mais surtout personnel pour permettre le recul nécessaire à une évolution.

Cette première année est la continuation de l’année précédente que j’ai passée en école préparatoire. Ces deux années sont sûrement les plus importantes pour l’instant, car elles m’ont donné une envie de découverte extraordinaire, et un besoin d’initiation constant.
J’estime avoir eu de la chance d’être dans cette école, aux nombreux ateliers divers et variés, qui permettent de ne pas plonger uniquement dans une seule pratique, mais d’aborder et d’expérimenter différents médiums afin d’élargir notre horizon, encore neuf et sans a priori.

L’organisation du temps de travail dans l’année a été propice à ces découvertes. même si j’ai pu ressentir une certaine frustration à la fin de chaque atelier car j’estimais que le temps accordé à chaque discipline était trop court, c’est justement ces périodes de « mise en bouche » intenses et rapides, qui se sont révélées favorables à un désir futur de poursuivre et de ne pas me contenter de cet aperçu, sans véritable investissement personnel. Néanmoins, cela m’a permis de révéler des envies et certaines préférences.

Par exemple, j’ai manifesté plus d’affection au travail manuel en volume, gravure et peinture, et moins en ce qui a concerné les nouvelles technologies, même si je suis consciente de leur importance et de leur ampleur dans le monde artistique actuel et futur, et que je les utilise fréquemment. D’autres médiums inconnus ont été très enrichissants à découvrir, comme le son ou la vidéo.

Si je devais résumer cette année, je parlerais de quelques temps forts qui ont provoqué des réactions et des changements de point de vue sur ma façon de voir les choses et de travailler.

Tout d’abord, le stage initial a beaucoup compté pour moi. Ce temps organisé uniquement pour notre classe, devait nous permettre de réaliser des projets, et aussi de mieux nous connaître. Cet investissement m’effrayait quelque peu, car je n’ai jamais eu véritablement confiance en moi pour témoigner autant d’ouverture aux autres, et aussi pour profiter d’autant de liberté qui nous était offerte pour concevoir un travail personnel conséquent. mais, me laissant porter par l’enthousiasme général et permettant à mes idées de vagabonder librement, j’ai réussie à entrer entièrement dans l’aventure. même si je reste toujours discrète, ce qui m’handicape certainement, j’ai tout de même réussi à faire avancer les choses à ma manière, et surtout à mener à bout des projets qui me semblaient au départ un peu fous ou sans véritable intérêt, sauf personnel.

Ce petit voyage à Esparron m’a fait comprendre que je devais laisser plus de liberté dans mon travail, et surtout que j’en avais le désir et le besoin.

En ce qui concerne mes projets effectués sur le site, je n’ai pas choisi spécialement d’entreprendre un travail dans un domaine particulier (travail plutôt graphique, photographique, conceptuel, performatif...), mais j’ai laissé le terrain et le contexte du site en décider. Le résultat donne des travaux diversifiés, ce qui m’a permis de réaliser toutes les possibilités qui s’offraient à moi par rapport à une proposition très ouverte.

Par exemple, il m’a semblé naturel de travailler sur la déambulation et la cartographie, travail plutôt conceptuel et schématique. Comme Nancy Holt enterre ses poèmes et crée des cartes très précises de ces endroits cachés, j’ai voulu travailler sur le rapport entre le sensible et l’intelligible lié à mes propres sensations, et inscrire sur une carte l’espace-temps de ma déambulation et de ma rêverie. J’ai apporté de l’importance à ce travail qui me paraissait simple mais néanmoins intéressant, et qui m’a permis de laisser une réelle trace de mes souvenirs. Grâce à ce projet, j’ai découvert ce qu’était que de créer un travail fondé sur des faits abstraits mais bien réels, et d’entreprendre une démarche et de la considérer comme telle ; et c’est aujourd’hui avec certitude que j’accorde beaucoup d’intérêt aux travaux conceptuels, qui me plaisent tout autant à découvrir dans l’histoire de l’art, qu’à entreprendre concrètement.

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Ensuite, je pourrai parler de l’atelier volume, qui m’a redonné goût à cette discipline que je n’avais plus pratiquée depuis un moment. même si un long temps a été consacré aux acquisitions techniques, ces semaines m’ont ouvert l’esprit aux possibilités que pouvaient offrir le volume dans le domaine artistique. Et c’est en me confrontant à un exercice plus personnel que j’ai pu pousser mon envie à exécution. C’est mon premier véritable travail personnel que j’ai pu mettre en place, de la conception à la réalisation, seul maître de mes idées, et seule pour les rendre existantes. J’ai beaucoup appris sur moi-même grâce à ce projet qui m’a fait exprimer quelque chose de très intime, qui au départ ne représentait qu’une idée trop bien définie, trop rassurante, sans réel attachement à des souvenirs personnels. Certes, en abordant un sujet aussi vague et délicat que la frontière entre sommeil et mort, il devait exister évidemment des rapports cachés que je ne soupçonnais pas, mais il s’est avéré que je découvre avec stupéfaction d’où venait cette idée, si profondément enfouie. Ce véritable exutoire m’a vraiment troublée. J’ai réalisé la part d’inconscient que chacune de mes intentions peut exprimer.

La sensibilité dégagée par un moulage m’a frappée. moi qui ai toujours trouvé la sculpture fascinante par sa froideur et son mimétisme parfait, j’y suis encore plus sensible maintenant (les trois ombres de Rodin, les personnages inquiétants de réalisme de Duane Hanson...).

mais la sculpture plus abstraite ou plus contemporaine m’intéresse tout autant. La rencontre avec quelques œuvres m’ont ainsi marqué et me laisseront toujours un souvenir particulier, qui a fait changer mon rapport à la sculpture. C’est le cas du volume pop de Jeff Koons, baloon dog, qui m’a fait comprendre que la voie de l’humour et du ludique fonctionnait tout autant que les grands discours, ou bien, de nombreuses œuvres de Giuseppe Penone qui me frappent de poésie à chaque fois. Son travail me touche particulièrement. Je pense que sa réflexion par rapport à la nature est singulière et passionnante.

L’idée de sculpter une poutre de bois pour y retrouver le tronc qui existait avant qu’il ne soit taillé et transformé en forme industrielle me touche par sa poésie et son humilité. Le geste de l’artiste s’efface pour sublimer la croissance de l’arbre (simplicité et fascination du processus naturel), souligne le contraste entre robustesse de la poutre et fragilité de la branche, et réinvente la sculpture en tirant profit du travail de la nature, qu’il ne fait que révéler.

« L’œuvre n’est pas un outil de magie, elle est magie elle-même [...]. La poésie est la révélation de quelque chose d’extraordinaire » (G. Penone)

Egalement, une rencontre très importante avec les sculptures monumentales de Richard Serra a réveillé un intérêt certain, dont je ne supposais pas l’importance avant mon face à face avec l’impressionnant musée Guggenheim de Bilbao ; c’était juste avant que je ne décide de me plonger entièrement dans le monde de l’art, et d’y consacrer mes études. C’est le côté brut de la matière qui m’a d’abord frappé, ensuite ce fut la rencontre même entre l’œuvre et le spectateur. Dans Snake, où l’espace devient véritable matériau, l’artiste attend une réelle participation du spectateur qui doit tourner autour, pénétrer la sculpture, et jouer le jeu de l’expérimentation d’une perception à travers le temps et l’espace. Je crois que c’est le seul souvenir aussi fort qu’il me reste d’une expérimentation face à une sculpture. J’ai compris aussi qu’une œuvre d’art pouvait capter l’attention grâce aux sensations qu’elle prodigue ; sensations que n’importe quelle personne, sensible à l’art ou non, peut ressentir, des effets de vertiges inoubliables : l’artiste touche à la « physicalité » du corps face à l’espace, propre à tous.

« Je voudrais que cette installation soit un espace public, ouvert, où tout le monde peut venir, surtout les jeunes. mais à moins que l’œuvre ne soit formellement novatrice, rien ne changera. Il faut qu’elle le soit, formellement novatrice, pour que se transforment les perceptions, les émotions et l’expérience. » (R. Serra)

L’atelier peinture. Un moment de plaisir inattendu. moi qui découvre, je me sens à l’aise et en oublie ma pudeur. J’ai toujours apprécié la peinture ; en tant qu’objet d’art, elle s’imposait comme une évidence, mais je n’avais jamais eu affaire avec elle. La peinture, pour moi, représentait plutôt un message spirituel, comment un artiste peut jouer de la matière pour en faire un langage propre à lui... Les peintures de mark Rothko représentent pour moi cette approche. C’est mon premier bouleversement face à une toile. Jamais auparavant je n’avais ressentis autant d’émotion devant un tableau.

Connaissant à peine l’histoire de ce peintre tourmenté, le langage de la couleur et l’abstraction, j’ai été néanmoins saisie. Simplement, dans un langage qui s’imposait à moi, j’ai compris tout à coup la profondeur et la force de ces champs colorés. L’émotion m’a engloutie dans un espace inconnu rempli de couleur intense. Ce choc sensoriel m’a fait totalement reconsidérer la peinture, et particulièrement la peinture informelle. A présent je ne considère plus comme avant ce médium, et c’est avec cette estime que j’ai pu travailler pour la première fois la peinture.

Pour revenir à mon cheminement personnel, je crois que l’on forge sa personnalité et son discours grâce et en fonction de rencontres, de découvertes, de chocs sensoriels, d’élans de poésie... Le monde qui nous entoure a une grande influence sur notre façon de penser et d’évoluer. Un ami que l’on admire pour sa joie de vivre, l’encouragement d’un proche, une discussion avec quelqu’un qui a de l’expérience, un film qui nous émeut, une musique qui nous transporte, des frissons que l’on ressent dans le noir d’une salle de spectacle, ou les larmes que l’on retient timidement face à une peinture... autant de choses et de souvenirs qui me marquent et changent ma perception au monde.

J’essai d’attraper la moindre occasion pour apprendre. J’essai d’être comme une éponge. Je me construis peu à peu, j’accumule un savoir qui me rend plus forte. même si je ne suis jamais satisfaite de moi et que j’ai l’impression d’être à la traîne par rapport à certains autres qui font bien évidemment mieux, je me convaincs que ce n’est que le début et que j’ai de longues années devant moi pour m’améliorer et mûrir.

maintenant que les limites de l’art sont franchies, comme Duchamp reconsidère l’œuvre d’art avec ses ready-made, ou Lygia Clark redéfinit les relations entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur avec ces sculptures participatives (pierre et air, masques sensoriels), l’art est possible partout, par l’affirmation d’un geste ou la déclaration d’une parole. Aujourd’hui je reste persuadée que la pratique artistique est un moyen d’expression fabuleux. Pour l’instant je ne me considère pas particulièrement influencée par un courant artistique ou une façon de penser, il me reste encore tant à découvrir. J’expérimente, j’apprends, j’évolue. Ce n’est que le début.


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